Stavroula Kourakou-Dragona
La vigne et le vin 

dans le monde grec ancien


Prologue

Le titre de l’ouvrage que le lecteur a entre les mains, tout comme ceux des thèmes présentés par la table des matières, ne laisse aucun doute sur les sujets ici traités. Aussi, avant d’évoquer les raisons qui m’ont conduite à écrire ce « chant du cygne », voudrais-je répondre aux nombreux amis qui m’interrogent sur la région dont je suis originaire, sur ce que j’ai vécu dans mon enfance, sur ce qui, après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur chimiste, m’a conduite vers un choix et une spécialisation rares pour une femme dans les années 5­0 : servir toute ma vie durant l’économie viti-vinicole de mon pays.

Mes ancêtres sont originaires d’une région de Grèce qui est probablement la seule à ne pas avoir bénéficié des faveurs de Dionysos : le Magne, à l’extrémité sud-est du Péloponnèse. Cette terre aride, pierreuse et battue par les vents, n’a jamais bien accueilli les boutures de la vigne. Moi non plus, d’ailleurs, je n’y suis pas née.

Lorsqu’a éclaté la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément en 1940, au moment où la Grèce a été attaquée, j’avais douze ans et je vivais à Athènes. Enfant dans cette capitale grecque occupée, je n’avais pas le luxe de partir en excursions à la campagne, et ne connaissais donc rien de la vie rurale. Quant aux dons de Dionysos, je n’en avais goûté que le raisin sec, ce fruit riche en calories, si précieux en période de privations.

Ce n’est donc évidemment pas un vécu personnel qui m’a poussée à choisir de me spécialiser dans le domaine de l’œnologie. Cependant, lorsqu’en 1952, une fois mon diplôme de la Faculté de Physique et de Mathématiques de l’Université d’Athènes en poche, je vins m’ajouter à la liste des ingénieurs-chimistes sans travail, il se trouva que je fus nommée à l’Institut du Vin, l’une des fondations de recherche dépendant alors du Ministère de l’Agriculture. J’y consacrai les premières années à l’étude de la composition chimique des moûts et vins grecs, dans le cadre d’un programme de l’O.I.V., Organisme International de la Vigne et du Vin. La Commission à laquelle je participais était chargée de fixer la teneur maximale de certains composants susceptibles de s’avérer indésirables pour la santé des consommateurs, et de mettre sur pied des méthodes internationales permettant de la définir, destinées à faciliter les échanges entre les pays. C’est au cours de ces années que j’ai préparé et soutenu ma thèse de doctorat et que j’ai obtenu une bourse d’État pour poursuivre des études en France dans le domaine de l’œnologie.

Un peu plus tard, en tant que directrice de cette Fondation, je me trouvai chargée de représenter la Grèce tant au sein de l’O.I.V. qu’au Conseil de l’Europe, dans le cadre de négociations visant à établir un accord international sur les vins et boissons alcoolisées. Cet accord ne fut finalement pas ratifié, car les Six de la CEE préparaient alors leur propre règlement sur l’organisation commune du marché du vin. Naturellement, pour être en mesure de défendre les intérêts de l’économie viticole de mon pays auprès des centres internationaux de décision, il m’était indispensable d’avoir une bonne connaissance des vignobles de l’ensemble du territoire, de l’histoire et des particularités des vins de chaque région. Pour faciliter des contacts plus étroits avec le monde rural et tirer un meilleur profit du vécu des habitants, surtout des plus âgés, avant de visiter chaque région je lisais tout ce qui pouvait avoir été écrit sur ses vignobles et ses vins : textes ethnologiques, récits de voyageurs étrangers, chansons traditionnelles, ampélographies, publications archéologiques, etc. La riche documentation sur la Grèce viti-vinicole pré-industrielle ainsi réunie a constitué le « levain » de mes rapports ultérieurs à la Commission nationale compétente pour faire reconnaître et protéger les « appellations d’origine » des vins grecs.

Au fil du temps, j’ai eu la chance de partir en mission dans presque tous les pays viticoles du monde, de voir les vestiges d’autres civilisations antiques, et d’enrichir mes connaissances relatives aux installations pré-industrielles qui, dans certains pays, sont conservées au titre de patrimoine culturel.

Au terme de trente-cinq années d’intense activité scientifique, l’heure de la retraite a sonné. J’ai alors pensé qu’il serait bon de compléter tout ce trésor d’informations et de souvenirs par une remontée dans le passé le plus lointain : de chercher les racines des vins grecs de l’Antiquité moins connus ; d’enquêter sur le savoir-faire des producteurs d’alors, à partir des fragments de textes anciens parvenus jusqu’à nous, à commencer par ceux de la tradition grecque antique ; d’essayer d’interpréter à la lumière des connaissances scientifiques actuelles les secrets de leur art, qui permit aux vins grecs de voyager par voie maritime en tant que marchandise de prix.

Des années entières de recherches m’ont permis de rassembler une précieuse documentation, et aussi de constater des erreurs essentielles commises par des chercheurs de renom, surtout étrangers, dans des études sur le vin et des traductions de textes antiques publiées aux XXe et XXIe siècles. Ces erreurs pérennisées par la copie conduisent à des fautes d’interprétation, voire à de sérieux contresens.

Lors de divers symposiums interdisciplinaires en Grèce et à l’étranger, j’ai eu l’occasion de présenter des communications relatives aux thèmes que j’avais étudiés et de signaler de telles erreurs. Cependant, lorsqu’ils furent publiés dans des actes en grec, ces points de vue ne connurent pratiquement pas de diffusion auprès des chercheurs étrangers, malgré des résumés dans d’autres langues. C’est la raison pour laquelle, pour les éditions grecque et française de cet ouvrage, j’ai choisi parmi ces communications vingt thèmes que j’ai retravaillés et complétés par de nouvelles informations et remarques. Pour certains, j’ai même ajouté un épilogue où des exemples de notre époque renforcent mon argumentation et viennent ainsi confirmer le point de vue développé dans le thème principal.

Chaque thème est indépendant des autres, de façon à permettre au lecteur de choisir ceux répondant à ses intérêts. Je n’ai pas souhaité alourdir mon propos par une multitude de notes explicatives, souvent lassantes pour les non-spécialistes. En revanche, les quatre index sont très « parlants ». Ils ont été composés de manière à faciliter, je l’espère, la recherche des mots selon leur sens. Quant au matériel iconographique, il a pour principale fonction de soutenir le logos par l’image.
Au nom de quinze années d’amicale collaboration dans le cadre de symposiums interdi­sciplinaires, Yannis Pikoulas, Professeur d’Histoire grecque antique à l’Université de Thessalie (Département IAKA), m’a fait l’honneur de lire les textes en grec, et notamment de vérifier les citations antiques, les références en bas de page et la bibliographie. C’est pour moi un agréable devoir de lui exprimer ici mes sentiments reconnaissants. Naturellement, je suis seule responsable des éventuelles inadéquations.

Ce n’est pas mon premier ouvrage que traduit l’amie Edith Karagiannis, de l’Université de Strasbourg. Comme pour les précédents, elle a manifesté un très grand intérêt pour ces textes et les a transposés avec compétence en français. Que ces quelques lignes lui disent toute mon estime et mes vifs remerciements pour notre étroite collaboration, qui a contribué à rendre le plus fidèlement possible les sens ardus de certains fragments de textes anciens.

Les mots sont pauvres pour dire ici combien je remercie le très cher Babis Legas, des Publications Foinikas, qui a accepté en ces temps si difficiles d’éditer ce livre dont il a lui-même assuré la conception graphique, la réalisation et la qualité esthétique.

Enfin, je voudrais remercier de tout cœur tous ceux qui ont contribué à la préparation et à l’édition de ce livre. J’ajoute une mention particulière à l’intention de Liliane Tzanetou, à qui je voudrais dire mon estime pour l’infatigable activité, le travail responsable et méthodique avec lesquels elle en a organisé la préparation.

Après ces quelques remarques, je soumets au jugement des lecteurs cet ouvrage sur le savoir des Anciens, fondé sur les textes antiques tels que je les ai lus en tant que chimiste, spécialiste de l’œnologie scientifique de notre temps.


Août 2013
St. Κ.-D.